Forçats de la route, parce qu'on le veut bien...
- 3 mars 2016
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Donc voilà : après avoir étudié le matériel minimal obligatoire à prendre avec nous (deux clés, un lot de clés à laine, une boîte de rustines, quelques chambres à air) et le bagage minimal à transporter (deux slips,... bon bref), nous avons donc quitté Aude et sa petite communauté, en espérant se revoir avant qu'elle ne reparte en France au mois de juin. Nous avons choisi le début de l'après-midi pour ce départ : idéal pour la sieste de Maïa, beaucoup, beaucoup moins pour la chaleur et l'agressivité du soleil. Il faut savoir que l'Uruguay fait partie de la zone du monde où le trou de la couche d'ozone est une réalité, et donc l'endroit idéal pour cramer au soleil. Après un jour et demi de vélo, mes bras et les jambes de Céline nous donnent le titre officiel de cycliste. Et on s'en serait passés...
Cependant, notre mystérieux attelage étonne ici. Les gens semblent découvrir ce système de carriole et nous regardent – et surtout Maïa – avec beaucoup de tendresse et de sympathie. Jusqu'aux automobilistes, qui n'hésitent pas à nous klaxonner et nous lever le pouce en signe d'adhésion à notre projet, mais qui nous donnent à chaque fois quelques frayeurs. Et il y a, comme partout en Amérique Latine, les jongleurs de rue qui, à tous les feux rouges, montrent leur art en échange d'une petite pièce. Nomades par nature, ceux-ci nous encouragent par des petits signes et des regards de complicité. Nous avons aussi croisé un Français, Renaud, qui faisait du stop. Habitant Buenos Aires, où il fait du théâtre et donne des cours de français pour gagner sa vie, il est venu visiter l'Uruguay. « Super votre drapeau breton, gardez-le ! » nous a-t-il encouragé. Même si le gwenn-ha-du est évidemment inconnu : le camionneur qui l'avait pris en stop nous a pris pour des Grecs... Cela va peut-être nous ranger dans la catégorie des pauvres, ici ?
Après un jour et demi de trajet, nous sommes donc arrivés à Piriapolis, station balnéaire qui porte bien son nom : on n'a envie que d'y stationner, et peu de temps. L'Uruguay est ainsi parsemée de stations plus ou moins chics, qui gâchent une côte sauvage absolument merveilleuse par de monstrueuses coulées de béton en cube. Mais même ici, le caractère profondément sociable de l'Uruguayen ne se dément pas. Ainsi, alors que j'étais à la boulangerie, seul pourtant et sans l'attelage bizarroïde, on me demande d'où je viens, avec cet accent peu commun. Et là, quand tout le monde sait que je suis Français, c'est l'assemblée générale dans la boutique : la boulangère, son copain maçon, un directeur de lycée, tous me questionnent, réagissent, s'interpellent, sans distinction de classe, sans que l'un se sente plus intelligent ou plus prestigieux que l'autre. C'est cet Uruguay-là que nous sommes venus chercher et qui nous enchante tous les jours.
A Piriapolis, nous avons également terminé de constituer notre matériel de cycliste-campeur : un camping gaz et une petite cafetière italienne. Si le café Uruguayen est gustativement à des années-lumières de notre Yachil des montagnes du Chiapas, c'est toujours bien mieux que le café soluble... Et surtout, le café avant de prendre la route devient indispensable.
Comme il ne s'agissait que de stationner à Piriapolis, nous avons repris nos fidèles destriers dès vendredi. Pour l'instant, ceux-ci se comportent plutôt bien, même si nous découvrons encore quelques vices cachées, comme des vis mal vissés au niveau de la direction, ou des vices du tiers-monde, comme ces chaînes hyper-lâches pour ne pas casser, ce qui a un côté pratique et un autre beaucoup moins : c'est qu'on déraille souvent. Et même si avoir des vitesses sur un vélo est un privilège ici, nous avons découvert sans beaucoup de plaisir que l'Uruguay, ce pays présenté comme si plat, a aussi des côtes. Et nous sentons bien que 6 vitesses (et un seul plateau) ne suffisent pas toujours à tirer nos kilos de bagage, de carriole et de Maïa (oui, même la prunelle de nos yeux commence à peser au bout de quelques kilomètres...). Alors, nous adoptons la stratégie des papys de tous les pays : on descend de vélo et on pousse !
Mais quand même, le bon côté de pédaler, en plus, bien sûr, d'admirer les paysages absolument merveilleux de cette côte uruguayenne, c'est que nous nous offrons sans remords des belles grosses bouteilles de bière d'un litre pour nous désaltérer et offrir une essence au moteur de bien meilleure qualité que les boissons gazeuses du géant états-unien, tout en soutenant donc l'industrie locale, en bons patriotes. Il y a toujours de bonnes raisons de boire de la bière, voyez-vous...
En quittant la station balnéaire, c'est la pluie qui, cette fois, nous a accompagnée. A la grande surprise d'un couple d'Argentins rencontré au camping, qui se demandaient comment nous faisions quand il faisait ce temps-là. Alors nous leur avons expliqué ce qu'être Breton veut dire.
Dans sa carriole, Maïa, elle, s'adapte toujours aussi bien. A peine exige-t-elle que son père aille plus vite pour avoir plus de vent, mais sinon, elle dessine, prend des clichés, de son cocher notamment, ou fait sa sieste. On ne va pas s'en plaindre !
Nous apprenons aussi que le pays est fait pour un tourisme en voiture. Ce qu'un cube de métal d'une tonne fait en quelques minutes avec du pétrole, des Bretons qui tirent 40 kg sur un vélo le font en un peu plus, c'est strictement mathématique. Or, les campings sont souvent excentrés, et pas toujours bien indiqués, nous obligeant à faire des tours et des détours.
Et l'équation va devenir de plus en plus compliquée car c'est la fin de l'été ici, l'école reprend lundi. Or, comme le pays n'est pas particulièrement touristique à part lors de la haute saison, beaucoup de campings vont rapidement fermer. Le défi sera d'autant plus grand de se trouver un endroit pour dormir... Et donc plus « challengique » !
En attendant, nous avons fini par en trouver un, de camping, trempés et fatigués. A peine avons-nous posé notre bardas qu'un Argentin, Gaston, vient vers nous, un mégot dans la bouche et un gros sac au bras : « Vous allez être trempés si vous n'avez qu'une tente (oui, les Argentins ont une peur bleue de la pluie). Je vous ai ramené une tonnelle pour vous protéger ! » Gaston est campeur comme nous. Un voisin qui a le privilège d'avoir une caravane et qui s'est construit une petite cabane autour. Il nous offre son bien très précieux pour nous, et nous aide à l'installer. Comme ça. Parce qu'il est humain. Et sans doute aussi parce que c'est comme ça qu'on combat cette « p... de société », comme il le dit si bien. Ces campings latinos, c'est bien le « dernier lieu du communisme » comme l'écrit François Ruffin... Nous avons donc sorti pour Gaston un petit pot de rillettes de thon en échange, et inauguré notre sac des petits présents prévus pour les anges gardiens trouvés sur notre route.
Et ici, tout le monde en profite, de cette convivialité. Sur l'aire de jeu, un étrange dialogue de sourds s'est déroulé sous nos yeux entre trois petites Uruguayennes et notre Maïa. Mais pour les enfants, la parole n'est qu'une façon parmi d'autres de communiquer. Même si les Uruguayennes ne comprenaient pas le « tu peux pas m'attrapeeeeer euuuuuh ! » de la petite Bretonne, ça ne les a pas empêcher de s'amuser comme des folles. Maïa a ses premières copines Uruguayennes, qui lui ont même dit « au rrrevouar ! » en rentrant chez elles. En Uruguay, la sociabilité est soit innée, soit s'apprend très tôt.



































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