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Une course hippie

  • 13 mars 2016
  • 5 min de lecture

Il ne nous a pas fallu plus d'une demi-journée de pédalage pour atteindre Cabo Polonio depuis La Pedrera. Enfin, pour le coup, il n'y a pas eu que du pédalage, pour une fois. Cabo Polonio est en effet un petit village perdu dans les dunes, qui est, depuis les années 60, le repaire favori des hippies uruguayens et du monde entier. Et ils ont su imposer leur vision de la vie : pas de voiture, pas de bitume, pas d'électricité venant « du reste du monde », Cabo Polonio a su conserver son indépendance. Mais pas son anonymat : c'est devenu un des spots les plus courus d'Uruguay, qui attire bien au-delà de la communauté hippie. Ainsi, c'est un terminal de bus qui nous accueille à 7 km du village, à l'entrée du Parc Naturel du même nom. D'énormes camions 4x4 qu'on croirait sortis d'un film américain sur la guerre en Irak transbahutent tout ce beau monde jusqu'au village. Et il faut bien ce genre de véhicule, tant le concept de route est aléatoire ici. Comme nous ne souhaitions pas goûter l'opportunité de tirer une nouvelle fois les vélos et la carriole sur 7 kilomètres en plein soleil, nous avons laissé pour la première fois du voyage nos fidèles destriers au terminal, pour emprunter ces fameux camtars. Comme l'été se termine ici, les engins ramènent beaucoup plus de voyageurs qu'ils n'en amènent. Même en plein week-end, nous serons donc relativement tranquilles là-bas.


Dès l'arrivée à l'entrée du village, nous nous apercevons que nous sommes dans un endroit unique : des maisons faites de bric et de broc, parfois à la mode de Pise, toutes intensément colorées, nous accueillent de la plus belle des façons. C'est une véritable mosaïque de couleurs qui s'offre à nous, entourée de part et d'autre par un océan qui paraît toujours déchaînée dans cette partie du pays. Au loin, les « plus grandes dunes d'Amérique Latine », dit-on, s'élèvent majestueusement. Nous sommes conquis par la beauté du lieu, encore plus quand, dans le premier hostel visité, on nous propose « la chambre du patron », avec une des plus belles vues du village. Nous resterons quelques jours à admirer ce coin de paradis mais, au fur et à mesure des journées, nous sentirons aussi combien cet endroit est « hors sol », comme coupé du reste de l'Uruguay par un mouvement hippie qui, il faut bien le dire, a un certain goût pour uniformiser sa contre-culture. Nous n'entendrons pas un seul air de cumbia pendant trois jours, mais serons abreuvés de reggae international, parfois de façon brillante et en concert acoustique, mais toujours en anglais. Et puis, si Cabo Polonio a conservé un certain esprit spirituel, c'est aussi un beau lieu pour la défonce. A toutes les heures du jour, nous verrons des espèces titubantes comme aux plus belles heures des Vieilles Charrues.

Mais c'est un autre animal qui a beaucoup plus intéressé Maïa : le Parc Naturel abrite une réserve de loups de mer, pas ceux de Brest, les vieux marins perpétuellement accoudés aux comptoirs, mais des vrais, des vrais de vrai. Notre petite princesse restera à observer toute une famille prenant le soleil sur un rocher, inventant une histoire comme seule une fille de trois ans peut en inventer, et baptisant le petit dernier Maikol, comme le chien de Marindia.


Charmé par le lieu en lui-même, nous ne regretterons finalement pas de partir. Avec un petit challenge : trouver un endroit pour dormir le soir. Nous avons donc prévu un nouvel élément dans notre attirail de voyageurs à pédales : un bidon de 6 litres, vide bien sûr, mais que nous espérons voir remplir le soir venu par une âme charitable.

En réalité, on aura beaucoup, beaucoup mieux que ça. Alors que nous étions de passage à Castillos, petite bourgade « sans intérêt » diraient les guides touristiques, mais assez grande pour avoir un distributeur de billets – chose assez rare en Uruguay, il s'agit d'être prévoyant, ici... - nous nous arrêtons au petit supermarché du coin faire des courses pour le midi et le soir. Rien que du très banal, raison de plus pour croire que le hasard n'existe pas. Alors que j'attends Céline à la porte, pendant que Maïa dort paisiblement dans sa carriole-à-tout-faire, je me fais gentiment interpeller par un type, assez bronzé pour faire Uruguayen, les cheveux assez longs pour faire babos : « alors, les Bretons, on se promène ? » Faux, donc : pour connaître le gwenn-ha-du et parler français, on ne peut pas être natif de cette charmante bourgade et son distributeur. En effet : Lionel vient de Cleder, Finistère Nord que c'est, et est installé à la Esmeralda, un village de la côte à 20km de là, et sur notre route. Il y créé un lieu dédié aux énergies, et se dit lui-même chamane. Si la présentation a de quoi dérouter, Lionel se présente avec une telle sérénité qu'il inspire de suite la confiance. A peine ai-je demandé s'il connaît un lieu où poser notre tente pour le soir qu'il nous propose d'aller chez lui. « Mais attention, il n'y a pas d'électricité ! ». Non, chez Lionel, il y a beaucoup mieux que ça.


Au lieu d'y passer la nuit, nous resterons deux jours chez lui. Accueillir les voyageurs est comme une seconde nature pour Lionel : « si j'ai acheté ce terrain, mon idée est d'en faire un lieu pour tous. Vient qui veut et qui en a besoin ». Et effectivement, jamais nous ne sentirons une once d'instinct de propriété chez lui. Plutôt un instinct pour trouver les bonnes énergies. Et à ce sujet, c'est une véritable encyclopédie, et il nous en apprendra énormément. Formé à la radiesthésie, ce qui lui a permis de trouver une source sur son terrain et d'y installer une pompe, puis à l'hypnose, il se consacre aujourd'hui à son nouveau chemin de vie. « J'ai compris que j'étais sur Terre pour aider les autres. Alors, comme le colibri, je fais ma part ». Sur son terrain, il construit un grand bâtiment octogonale qui sera un lieu de formation et de retraite dédiée aux énergies et à la spiritualité. Il nous fera notamment une étude de notre âme par la numérologie qui va nous impressionner, vraiment. Il nous apprendra notamment que Maïa est issue d'un « nombre maître ». « Attendez-vous à ce qu'elle vous en apprenne plus que vous ne lui apprendrez ». ça nous surprend à peine. Surtout, Lionel nous expliquera tout ça avec une réelle humilité, toujours dans la discussion, jamais pour se sentir supérieur à ses interlocuteurs. Et avec une véritable honnêteté : « comme tout le monde, au moins en Bretagne, j'ai beaucoup fait la fête, les Vieilles Charrues, tout ça... Mais aujourd'hui, je me consacre à mon chemin de vie ». Celui-ci va passer, il en est convaincu par le pranisme, cette « transformation » qui fait de l'être humain un être vivant de photosynthèse, et donc n'ayant plus besoin... de se nourrir. Oui, oui, nous aurions lu ça avant, nous aurions eu le petit rictus que vous devez avoir sur votre visage, nous aussi.


Et puis, on aura aussi philosophé, parlé du monde tel qu'il va mal, de cette France où il est interdit de ne pas aimer Charlie alors que c'était plutôt tout le contraire pendant 40 ans, on se sera régalé de ses salades toujours saines et de ses pizzas cuites dans son magnifique poêlle-rocket, on aura profité de l'immense plage sauvage de la Esmeralda, on aura rigolé et on se sera même essayé à la radiesthésie et à l'hypnose. Et réparer notre première roue crevée aussi. Pour le remercier, de tout ça sauf de la roue crevée, on a même insisté à l'aider pour une corvée de bois qui n'a de corvée que le nom pour nous ; on a senti qu'il la faisait pour nous faire plaisir... Nous nous sommes promis d'y retourner pour aider au chantier de cette belle maison, de rendre un peu de toute cette belle énergie qu'il nous a donné pour continuer notre voyage. En attendant, nous avons poursuivi notre route, avec une certitude : le hasard, décidément, n'existe pas. Et c'est le plus beau cadeau d'un voyageur.


 
 
 

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